Il est 14h20 le lendemain et je suis assis sur un banc dans un petit jardin à la sortie de métro de Saint-Germain-des-Prés, j’attends Clem qui est censé me rejoindre à 14h. Je lis American Psycho.
Clem apparaît enfin devant l’entrée du jardin. Chemise blanche moulante à manches courtes, avec des snoopys imprimés dessus. Pantalon large kaki. Il a des cernes, les cheveux en foutoir, une barbe de deux jours bref, une sale tête. Il s’allume une clope.
"Fumer ralentit le débit sanguin et peut provoquer des troubles de l'érection."
Il dit : "J’ai pas dormi de la nuit, mes tuteurs n’arrêtaient pas de s’engueuler, alors je suis allé au ciné, voir un vieux film avec James Stewart, je ne me rappelle de rien, j’ai à moitié dormi. C'était quoi putain... ah oui, The Shop Around The Corner" Il marque un temps d’arrêt, je crois qu’il réfléchit. "À un moment donné, je vais pisser dans les chiottes du cinéma. Derrière la porte d’une des cabines de toilettes, j’entends un mec qui compte jusqu’à six… rapidement, en marquant chaque chiffre : un, deux, trois, quatre, cinq, siiiix... un, deux, trois, quatre, cinq, siiiix... Ça devait probablement le motiver pour déféquer."
Je lui demande : "Pourquoi avais-tu besoin que je te remplace hier soir ?"
- J’avais une fraise dans la poche.
- Quoi ?
- Marjorie vient souvent au Ginmill, elle t’avait déjà vu discuter avec moi, elle voulait que je lui arrange le coup.
- Alors c’était un piège ? Mais c'est quoi ton histoire de fraise ?
- Euh… ouais, si tu veux… c’était un piège.
- I’ve been screwed !
Autour de nous, les feuilles virevoltent dans une danse bizarre. Une fois posées au sol, elles semblent former des mots : "bébé" puis "noie" puis "noie le bébé".
Je sors quelques feuilles de mon sac à dos et les tends à Clem : "Je crois que j’ai trouvé un truc qui va t’intéresser, il reste juste à faire des tests pour les proportions." Clem s’empare des feuilles, il commence à les lire en diagonale : "Fabrication d’une bombe avec du chlore de piscine et du lait…", "avec du désherbant et du sucre…", "du peroxyde d’acétone et des balles de ping-pong", "du foutre et du sucre"… du foutre et du sucre ? Tu te fous de moi ?
Clem explose de rire, les larmes arrivent.
Après s’être calmé, il relit rapidement… nitrocellulose… 50 ml d'acétone…
Je range mon livre dans mon sac et regarde un enfant qui joue avec sa mère, il fait des pâtés de sable et secoue son râteau dans tous les sens, il est heureux. Cela ne durera pas, lorsqu’il découvrira dans quel monde il grandit, lorsqu’il devra travailler, lorsqu’il se fera humilier par les autres, lorsqu’il se fera chopper par les flics avec du matos sur lui, son petit sourire insouciant s’effacera.
Clem est toujours plongé dans ses recettes : "…peroxyde d’acétone… peroxyde d'hydrogène (H2O2 à 9%)..." Il me regarde, l’air satisfait et dit : "pourquoi tu me donnes ça en fait ? C'est pour faire de la pâte à modeler Play d’Oh ?"
Il a raison, je n’en sais foutre rien.
Je me lève, sors mon portable de ma poche pour appeler Marjorie. Je compose le numéro : 06.98.6… je me rends compte que l’agencement des touches de mon portable n’a aucun sens. Il n’y a rien d’écrit sur les feuilles que Clem plie en quatre pour les glisser dans la poche arrière de son pantalon. Je tombe sur le répondeur de Marjo. Je ne comprends rien à ce qu’elle dit. Je raccroche.
Clem ricane : "Elle t’a plu hein ? La p'tite salope...". Oui, lui réponds-je en regardant le bac à sable où se trouvait l’enfant il y a une minute.
Je regarde Clem mais il est déjà ailleurs. À son tour, il regarde l’enfant inexistant qui s’amusait dans le tas de sable.
Il dit : "Être gosse, c’est génial, on s’amuse d’un rien." Clem se retourne vers moi et me lâche :
- Tu savais qu’un enfant sur cinq est chinois ?
- Euh… non Clem, je l’ignorais… Mais je te promets de ne pas avoir plus de quatre enfants.
- Je dois y aller, j'ai des trucs à faire.
- Va mon grand, va.
Et il se casse. Je sors mon livre du sac et poursuis ma lecture. Mon portable sonne…
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